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Au restaurant.
Hotel du commerce.
Rue des 5 diamants dans le quartier de la Butte aux Cailles

Sonia : "Ce que je remarque par rapport à la manière dont tu travailles : tu t'investis dans les choses mais tu ne t'oublies pas, tu te préserves en t'accordant des petits moments de bonheur."
Catherine : "C'est le privilège de l'âge et une façon de rester équilibrée. J'ai aussi besoin de moments tranquilles et calmes. Ce n'est pas en allant dans les grands magasins acheter une chemise que je vais être tranquille et calme, ça c'est sûr. Déjà, faire la queue à la cabine d'essayage, est pénible. De temps en temps, ça devient drôle, tout le temps ça ne l'est pas du tout. C'est également une question de moyens financiers. On ne peut pas tout faire, mais il s'agit de déterminer les priorités. Moi, je mélange effectivement, travail et vie privée sur certains aspects. Tout est une espèce d'ensemble. J'aime organiser les choses comme bon me semble."
Sonia : "Oui, j'ai remarqué ça. Dans ton atelier, ton bureau, beaucoup d'empreintes de ta vie viennent se greffer. Tu n'as pas juste un endroit clos au boulot. C'est toi qui t'investis dans ce lieu."
Catherine : "Ce n'est pas le fait d'avoir le bureau dans la maison. C'est le fait de bosser seule ou en petites équipes. Je pense que si j'avais un bureau séparé de la maison, ce serait quand même mon endroit, donc il serait investi de la même manière. C'est toujours personnel un bureau."
Sonia : Je discutais récemment du travail avec une amie. Je lui disais que, dans une société, tu t'oublies un peu, tu es là pour l'ensemble. Tu n'es plus là pour toi."
Catherine : Et la société te le rappelle une fois sur deux."
Sonia : "Quand je vois ta façon de travailler, je me rends compte que tu fonctionnes différemment. Je ne dis pas que tu mélanges tout au point de ne plus faire de séparation. Tu t'investis beaucoup dans ce que tu fais et tu mets une part très importante de ton énergie dans ??."
Catherine : "Oui, parce que le métier que je fais est un métier d'une subjectivité énorme. Donc je me mets forcément dans la balance. En d'autres termes, que ce soit regarder une pièce, faire un boulot, c'est moi que je vends. Mon choix, ma capacité de choisir, de faire travailler les autres. C'est forcément d'une grande subjectivité. Ça ne me plait pas de dire que c'est moi que je vends, mais à l'arrivée c'est ça finalement. C'est le propre du free-lance, on va le choisir pour des raisons x et y, qui font que c'est lui et pas un autre. Ce n'est pas du tout unique à mon cas, c'est le cas de tous les gens..."
Sonia : "...qui travaillent de cette façon-là."
Catherine : "Et, en même temps, ce que j'aime bien, c'est que ce n'est pas se mettre, soi, en avant. C'est-à-dire, qu'on fait appel à des capacités. : soit émettre un jugement ou un conseil, soit faire travailler les autres. Ça, c'est génial. Dans l'histoire de BETC, c'est ce qui m'a plu : ces gens que j'avais interviewés pour des magazines, dont je connaissais le travail ou les fonctionnements a priori, les faire travailler, leur donner un projet. La relation avec eux a d'ailleurs totalement changé. Ce n'est plus le même cadre de séduction intellectuelle, où tout doit bien se passer pour les parties en présence.
Sonia : "C'est du commerce."
Catherine : "Non, vraiment pas ,c'est surtout une autre compréhension du travail d'autrui et un autre cadre humain. Sonia :Tu voyages beaucoup ?"
Catherine : "... Oui, en fait les deux dernières années, j'ai beaucoup voyagé. Ça dépend. Cette année va être plus calme. Ce qui est bien aussi, je suis un peu plus concentrée sur ce qui se passe ici. On va voir."
Sonia : "Tu ne planifies rien ?"
Catherine : "Là, je n'ai aucun moyen de planifier quoique ce soit. C'est vraiment le vide intégral tout le temps à côté."
Sonia : "Cela ne t'effraie pas de voir..."
Catherine : "Auparavant, cela m'effrayais vraiment. J'étais assez inquiète de savoir ce qui allait se passer après la réalisation d'un projet. Mais avec l'âge, l'expérience, le fait de vieillir qui est beaucoup plus calme, je n'ai plus peur, du moins j'en ai l'impression."
Sonia : "Tu peux tout affronter ce qui peut se passer sans trop t'inquiéter. C'est l'avantage quand on prend un peu de bouteille, la sagesse..."
Catherine : "J'ai compris qu'il ne sert à rien de s'angoisser. Ce n'est pas comme ça que les choses arrivent. Après... il faut pouvoir ou ne pas pouvoir. L'angoisse est liée au fait d'être indépendant, donc en même temps assez dépendant de l'extérieur, d'un extérieur que je ne maîtrise pas. Mais je ne sais pourquoi, en même temps j'aime bien cette position-là."
Sonia : "Tu vis la vie au quotidien sans vraiment penser au futur ?"
Catherine : "Non, je vis toujours aussi dans l'anticipation de ce qui va pouvoir se passer. Mais je n'ai pas la possibilité de prévoir ce qui va arriver. Je ne sais pas si on va me proposer du travail ou pas. Par contre, cela ne veut pas dire qu'on vit au jour le jour. Le fait d'avoir un enfant me contraint à organiser les choses. Je ne peux improviser que dans une certaine marge. Grosso modo, il faut que je sois sûre d'avoir une jeune fille au pair à la maison, que le mercredi, tout ira bien. En plus, si je veux être souple avec mes activités professionnelles et avec mon fils, je dois faire en sorte que le cap soit solide, et lui montrer que se lever et partir chaque matin vers ses activités est merveilleux. En fait, cette désorganisation demande beaucoup d'organisation. C'est ça l'histoire."
Sonia : "J'ai l'impression que tu évolues dans un cadre solide, dans lequel tu es toi-même."
Catherine : "Ce cadre doit rester solide, c'est vrai. J'aime bien juste être maître de moi. "
La serveuse : "Un dessert ? Un café ?"
Sonia : "3 cafés. C'est toujours intéressant de voir ce système, pas marginal du tout, mais un peu différent de la " norme "."
Catherine : "Non, pas marginal. Beaucoup de gens vivent ainsi. Ce qui est dur, c'est de faire comprendre à des gens - qui sont des interlocuteurs par ailleurs professionnels - que le fait d'être indépendant donc de ne pas avoir de salaire à la fin du mois, ça change les choses, et qu'ils doivent par exemple payer en temps et en heure. Comme la plupart de ces gens ont des salaires qui tombent à la fin du mois, ils ne se posent absolument pas la question. Parfois, s'ils ne paient pas à l'heure dite, c'est la catastrophe et pour ceux que je peux faire travailler aussi. C'est compliqué, et c'est pour ça que j'ai aussi à mes coté quelqu'un qui parle de cette question-là à ma place. En ce qui me concerne, car je ne peux être en position de demandeuse. Ce n'est pas possible, si je veux avoir de vraies relations de travail. C'est très important."
Sonia : "Il y a beaucoup de gens qui fonctionnent comme ça dans ce métier ?"
Catherine : "Oui, tous les photographes par exemple. C'est une condition importante pour que le travail se fasse de manière intelligente. Je ne peux pas dire, voilà il faut faire -ci, il faut faire-ça, puis au passage, où en est ma note"
Sonia : "Cela ne rentre pas dans la relation de travail."
Catherine : "Non, cela doit être extérieur. J'ai mis du temps à le comprendre. Mais c'est important. De même que cela me semblerait complètement incongru de dire : voilà, je vaux tant. Il me semble que cela n'est pas à moi de le dire".
Sonia : "Certains le font très bien pourtant. Tu te sens mal à l'aise dans ce genre de relation apparemment ?
Catherine : "Oui, c'est si tel n'était pas le cas, je pourrai en parler sans problème ; Je préfère que des gens de finance parlent ensemble. Et en fait, c'est plus sain, de soi, ne parler que du projet pour lequel tu es là, je peux aussi défendre le budget des autres, le budget des projets, et là je parle d'argent sans problème. Ça, c'est important pour la réussite du projet, sachant que ton budget à toi est défendu de manière loyale et constructive par quelqu'un de confiance."
Sonia : "Quand as-tu commencé à travailler avec cette personne-là ?"
Catherine : "Il y a 2 ans."
Sonia : "Et es-tu satisfaite de cette relation ?"
Catherine : "Ah, oui, et je la trouve essentielle, elle permet aussi de recadrer les choses, de pouvoir parfois envisager d'autres points de vue."
Sonia : "Avant, tu fonctionnais comment ?"
Catherine : "Avant, il fallait que je monte au créneau. C'était l'horreur, je détestais ça. À chaque fois que l'on me disait : là on a un budget un peu limité, je répondais bon, d'accord, OK, je comprends. Mais en fait, ce n'est pas toujours vrai et dans ce cas, il n'y a pas de raisons de comprendre. C'est le système qui veut ça. C'est inintéressant au possible, mais c'est comme ça."
Sonia : "Tout service se paie pourtant. Certains aiment négocier, d'autres non. J'ai beaucoup d'amis designers qui sont toujours confrontés à ce problème-là car ils sont assez jeunes dans le métier. Ils souhaiteraient se faire payer très cher pour faire du tout bénéfice, mais ils prennent en compte leur inexpérience, leur jeunesse pour négocier le prix..."
Catherine : "Il faut qu'ils prennent en compte leur expérience, leur rapidité, mais aussi l'interlocuteur. Le problème n'est pas de se faire payer très cher à chaque fois. C'est juste prendre en compte les besoins et les moyens de celui d'en face. Quand celui-ci peut payer, qu'il paie le prix raisonnablement maximal, quand il ne peut pas payer, qu'il paie le prix minimum. C'est normal, c'est le jeu."
Sonia : "C'est un jeu un peu brutal. Il est très bon, ce café."
Catherine : Oui, doux et robuste à la fois ! ! !"
Sonia : "Bon mélange ! Tu n'as pas pris un déca. Tu avais besoin d'un bon café pour finir ta journée." |
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